L'utilisation
du
St-Bernard comme
chien de protection
des troupeaux
R E V U E D ' I N F O R M A T I O N S U I S S E
D E L A B I O L O G I E D E L A F A U N E
Numéro 3 / juin 1998
De
juillet 1995 à mai 1996, 119 moutons ont été
tués par un ou plusieurs loups dans la région du Grand
Saint-Bernard (Valais). L'analyse génétique de deux
crottes trouvées près de deux carcasses de moutons
nous ont révélé la présence de deux
loups originaires de la population italienne de loups. Nous assistons
donc à un retour naturel de ce prédateur dans notre
pays. L'élevage ovin et bovin n'étant plus adapté
à la présence d'un grand carnivore, il devient urgent
de trouver des solutions pour protéger efficacement les troupeaux.
Plusieurs éleveurs valaisans ont décidé d'acquérir
des chiens de protection (Patou des Pyrénées) et des
ânes de protection. Cependant, cette première expérience
nous a dévoilé plusieurs problèmes:
1. en Italie où les chiens sont encore utilisés traditionnellement,
plusieurs lignées ne travaillent plus correctement, en raison
de la mauvaise gestion de la race;
2. en France, l'utilisation récente du chien de protection
contre les chiens errants et les loups ne permet pas encore de définir
quelles sont les meilleures lignées. Ainsi, il est malheureusement
possible d'acheter des chiens de protection inefficaces;
3. les moutonniers ne connaissaient plus le fonctionnement de ce
type de chien;
4. les moutonniers sont inquiets quant à la réaction
du chien face aux promeneurs et notamment face à leurs enfants
et leur chiens;
5. les promeneurs sont parfois inquiets quant à la présence
d'un gros chien à proximité du village ou sur l'alpage;
6. les bons chiens de protection présents dans les pays voisins
deviennent difficiles à obtenir, car ils sont de plus en
plus demandés dans leur pays respectif.
Le symbole de la région des Alpes suisses, où sont
apparus les deux loups, est le St-Bernard. Ces chiens sont célèbres
parce qu'ils ont été élevés par les
chanoines de l'Hospice du Grand St-Bernard pour sauver les voyageurs
perdus dans la montagne. Cependant, la première fonction
des «St-Bernards» recueillis à l'hospice du même
nom était de garder les bâtiments et de protéger
leur maître lors de leurs pérégrinations. A
la même époque, d'autres «St-Bernards»
étaient aussi utilisés comme chiens de garde dans
les cantons du Valais, de Vaud et de l'Oberland bernois. Il est
important de se rappeler qu'à cette époque, le concept
de race n'existait pas. Le «St-Bernard» était
plutôt un type de chien au pelage tirant sur le rouge, dénommé
souvent «chien
de ferme». Ce n'est qu'au début de ce siècle
que le professeur Heim a fixé les différents standards
pour chaque race de chien de travail
suisse, dont le nom a été choisi selon sa provenance.
Le «St-Bernard» n'a pas été constamment
présent à l'hospice. Des textes rédigés
par les chanoines mentionnent leur présence dans des vallées
voisines. Il est probable que ce type de chien était utilisé
dans les fermes pour protéger le bétail ou les bâtiments,
comme c'était le cas pour le «bouvier bernois»
et le «grand bouvier suisse». Ce «chien de ferme»
était aussi bien utilisé pour la garde du bétail,
de la ferme, de la propriété privée que pour
la chasse. Son apparence physique pouvait varier d'un chien à
l'autre, comme c'est encore le cas pour le mâtin espagnol.
Même les crânes du début de ce siècle
présentaient deux types de morphologies : une allongée,
type Montagne des Pyrénées, l'autre plus courte type
dogue. Les chiens d'aujourd'hui sont
différents de leurs ancêtres. Par exemple, la sélection
a raccourci le museau et les individus sont plus lourds. Il est
vraisemblable que ce «chien de ferme» fût aussi
utilisé pour protéger les troupeaux de moutons comme
semble le prouver une gravure de F. N. König (1765-1832, Kunstmuseum,
Berne). Ce tableau représente un troupeau de moutons attaqué
par un gypaète barbu et défendu par un berger et un
«St-Bernard». Plusieurs St-Bernard ont été
utilisés, apparemment avec succès, comme chien de
protection en Pologne et aux Etats-Unis. Le St-Bernard actuel a
l'apparence physique d'un chien de protection et possède
encore des comportements typiques de ce type de chien. Les premiers
essais valaisans, avec une chienne dénommée Romy,
sont encourageants. Le revers de la médaille est que cette
race présente
beaucoup de problèmes de santé. Ce projet vise à
sélectionner des chiens, présentant encore des comportements
de protection, pour être utilisés comme chiens de protection.
Plusieurs recherches similaires en éthologie montrent qu'il
suffit parfois que de quelques générations pour obtenir
le ou les caractères recherchés. Ultérieurement,
nous nous intéresserons à utiliser d'autres races
de chiens de travail suisses comme le bouvier bernois ou le grand
bouvier suisse ou des races qui ont travaillé en Suisse
comme le bergamasque. Nous sommes conscients que de telles
sélec-tions demandent du temps et qu'il sera nécessaire
dans un premier temps d'utiliser des chiens de protection (qui ont
déjà fait leurs preuves) provenants d'autres pays
pour protéger nos troupeaux ces prochaines années.
Cependant, nous sommes convaincus qu'une race de chiens indigènes
sera mieux acceptée par les éleveurs de certaines
régions des Alpes et des Préalpes. Il est aussi probable
que le St-Bernard, travaillant dans la région du même
nom, soit plus rassurant pour les touristes qu'un autre type de
chien, car il est le symbole de la région et son image est
diffusée partout.
Le but de cette thèse de doctorat est d'évaluer
la possibilité d'utiliser le St-Bernard pour protéger
des moutons en le comparant à une race de référence.
Cette recherche vise entre autres à établir un éthogramme
des deux races, à tester les chiens dans des conditions réelles
de travail, à éprouver l'efficacité des deux
races face à un prédateur et finalement à rechercher
des différences dans la vocalisation face à différents
stimuli. Ce projet sera couplé à un
mandat de l'OFEFP (sous la responsabilité du KORA) qui traite
des aspects plus pratiques comme la mise en place d'un réseau
d'élevage de chiens de protection disponibles pour les moutonniers.
Jean-Marc Landry

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